Personne cachée jusqu'à la libération

Dernière mise à jour le 21 août 2015.

Charles Vernon "Chuck" CARLSON / O-678500
239 Cedar Avenue, Minneapolis, Minnesota.
Né le 16 novembre 1917 à Minneapolis, Minnesota / † le 06 août 1997 à Morris, Minnesota.
1st Lt, USAF 96 Bomber Group 339 Bomber Squadron, bombardier.
Lieu d'atterrissage: dans un bois entre Ecacheries et Gorier, au nord du Bois de Stambruges, Hainaut, Belgique.
Boeing B-17F-BO Flying Fortress (Forteresse Volante), 42-30372, MZ-P / "Shack Rabbit III", abattu le 20 octobre 1943 par un chasseur allemand FW190 lors d'une mission sur Düren.
Avion écrasé en deux parties la queue à Hensies et la carlingue à Quevaucamps (Entité de Beloeil).
Durée : 10½ mois.
Caché dans le Pas-de-Calais jusqu’à la Libération le 2-3 septembre 1944.

Informations complémentaires :

Rapport de perte d'équipage MACR 1017. Rapport d'évasion E&E 1665 disponible en ligne.

L'appareil (qui était assigné au 413 Bomb Squadron) décolle de la base de Snetterton Heath. A l'approche des côtes du Continent, le sur-compresseur du moteur n° 4 a des ratés et le pilote Bob Grimes doit mettre cette hélice en drapeau. L'avion parvient cependant à rester dans la formation, en dernière position. Le temps est mauvais sur la Belgique et la formation doit prendre de la hauteur pour passer au-dessus des nuages, ce que le " Shack Rabbit III " ne peut faire avec seulement trois moteurs. Au moins six chasseurs allemands Fw190 attaquent alors l'appareil esseulé. Le moteur n° 2 est touché et Grimes, qui a de plus en plus difficile à contrôler l'appareil qui perd davantage d'altitude, donne l'ordre d'évacuer.

Quatre hommes perdront la vie, le copilote 2nd Lt Arthur Charles Pickett, dont le parachute ne s’est apparemment pas ouvert ou ses sangles se sont emmêlées, l’aviateur tombant sur une maison à Harchies et perdant la vie quelques minutes après sa chute ; l'opérateur radio T/Sgt Frederick William MacManus, atteint d’une balle à la tête, décédé à bord ; le mitrailleur gauche S/Sgt Jerome Chester Nawracaj (qui aurait trouvé un vélo peu après son atterrissage, mais aurait été dénoncé le 21 octobre par une femme à laquelle il avait demandé son chemin. S’éloignant rapidement à vélo, il aurait été abattu, atteint au dos par des soldats allemands) et le mitrailleur arrière S/Sgt George Carl Janser, bloqué dans la queue de l’appareil qui se détache après une explosion.

Charles Carlson, dont c’est la deuxième ou troisième mission, et cinq autres parviendront à s'évader : Robert Grimes, James McElroy, Robert Metlen, Theodore Kellers et Harold Sheets.

Une explosion à l'intérieur de l'avion projette Carlson hors de l'appareil. Il estime son altitude à ce moment à environ 6000 m. Le visage fort brûlé, les mains plus légèrement, il atterrit au sommet d’un arbre, souffrant terriblement du dos, tordu lors de l’ouverture de son parachute endommagé par une balle à bord de l’avion. Il parvient finalement à se dégager, tombe lourdement sur le sol, se cassant un os du pied. Il constate qu’il n’a pas de kit d’évasion ni son revolver 45 automatique restés dans sa veste de vol dans l’avion.

Le rapport d’évasion de Charles Carlson est très succinct et la majorité des détails qui suivent proviennent du récit publié en 1996 sur base de ses souvenirs (voir en bas de page).

Il enterre son équipement avant de quitter l’endroit en boitant, y retournant précipitamment à la vue de cyclistes sur la route. La voie étant redevenue libre, il se dirige vers le sud-ouest, voulant s’éloigner au plus vite de l’aérodrome allemand qu’il avait aperçu plus au nord durant sa chute (la base 404 de la Luftwaffe, l’actuel aérodrome de Chièvres). Il doit se cacher dans une rigole d’écoulement lorsqu’un appareil allemand ME 210 ayant décollé de la base survole plusieurs fois l’endroit, manifestement à sa recherche. Il ne peut se remettre en route que lorsque l’avion s’éloigne en direction du lieu où son B-17 s’est écrasé. Trempé et transi, il retourne dans le bois chercher sa combinaison chauffante électrique, puis reprend sa marche, cette fois dans une autre direction, plus vers le nord.

Il suit un sentier et un homme vient à sa rencontre. Carlson, qui a envie de fumer mais n’a pas d’allumettes, lui offre une cigarette, que l’homme accepte, la mettant en bouche, imité par l’aviateur qui attend… jusqu’à ce que l’homme comprenne et lui donne du feu. Ils tentent de se faire comprendre, sans grand succès. Carlson devine cependant que par gestes, l’homme tente de lui dire que des soldats allemands sont à la recherche des parachutistes. L’homme lui donne sa boîte d’allumettes et le fait se cacher dans un bosquet, indiquant d’y rester jusqu’à son retour à la nuit tombée. Carlson, un peu méfiant, grimpe dans un arbre, d’où il pourra mieux observer la suite des événements. Dans la soirée, l’homme revient, seul, et Carlson descend de son perchoir, sous le regard amusé de l’autre qui tape Carlson dans le dos, manifestant son appréciation quant à la manœuvre.

L’homme était revêtu de deux paires de pantalons et de deux manteaux. Il donne un pantalon et un manteau à Carlson qui les enfile pour recouvrir son uniforme. Les deux hommes se mettent alors en route, Carlson marchant avec difficulté, aidé cependant dans sa marche par la fermeté du contrefort de ses chaussures qui, contrairement à ses bottes de vol, n’avaient pas été éjectées lors de l’explosion. Après environ 5 km, ils traversent un pont surplombant un canal (le Canal Blaton-Ath). Ils tournent vers la droite (dans la Rue du Calvaire) et, à peine 1,5 km plus loin, ils doivent se cacher dans l’ombre pour éviter d’être vus par une patrouille allemande marchant au pas dans la rue.

Le danger étant passé, ils se remettent en chemin et arrivent finalement à une grande bâtisse vide où l’homme déverrouille la porte de derrière et guide Carlson à l’étage vers une chambre à l’arrière. Il ferme les lourdes draperies puis allume une bougie, quittant momentanément l’aviateur pour aller lui chercher des couvertures. Carlson s’affale sur le lit, enlève une chaussure et constate que son pied est gonflé et est d’une couleur bleue/noire jusqu’à la cheville. Handicapé par les brûlures à sa main, il ne parvient pas à défaire l’autre chaussure, que l’homme dégage en coupant les lacets. De plus, Carlson souffre de blessures internes et son urine et ses selles sont teintées de sang, problèmes qui le poursuivront pendant plusieurs jours.

L’homme le quitte pour un bon moment, mais revient avec du café et du pain et ce n’est qu’à ce moment là qu’il donne son prénom : Henri. Henri CNUDDE est chargé de garder cette maison appartenant à des parisiens et y repasse une fois par jour pour apporter de la nourriture à Carlson qui se débrouille pour en faire trois repas pour la journée. Contrairement à ses co-équipiers, ce dernier ne peut être évacué plus rapidement, les traces de ses brûlures au visage étant trop visibles encore et pourraient trop attirer l’attention.

Après un séjour d’une semaine dans cette maison, Henri CNUDDE décide qu’il est temps que Carlson puisse avoir enfin un repas chaud. Comme Carlson ne peut toujours pas mettre son pied au sol, Henri le porte sur son dos pour traverser la rue du Colâ et se rendre chez ses parents au numéro 70. L’aviateur y fait là la connaissance de l’épouse d’Henri et de leur jeune fils.

Au cours du repas, Carlson leur dit où ils pourront trouver son parachute, sa soie pouvant être utilisée pour confectionner des chemises, le textile étant de plus en plus rare. Henri lui apprend que ses co-équipiers Arthur Pickett, George Janser et Fred McManus sont morts, cachant momentanément les circonstances du décès de Jerome Nawracaj. Il donne également des nouvelles de Robert Grimes, blessé et d’Harold Sheets et Robert Metlen, cachés ensemble dans une ville à quelque distance de Stambruges, mais que Carlson ne pourra pas rejoindre, vu l’état de ses blessures. Après le repas, CNUDDE reprend Carlson sur son dos pour le ramener dans sa cachette.

Un matin, à la fin novembre, comme Carlson peut à présent mieux marcher, Henri lui apporte des vêtements civils en lui disant de se tenir prêt à partir, l’organisation (Comète) préparant son voyage vers la France. Vers midi, arrive une Buick modèle 1936 avec deux hommes à bord et Carlson et Henri montent à l’arrière. La voiture les amène à un magasin de vélos à Frasnes-lez-Anvaing où les autres quittent Carlson, qui partage le repas avec les propriétaires. Ces derniers ont un fils de 20 ans, actif dans la Résistance et participant à des actions de sabotage. Malheureusement, Carlson ne s’est pas souvenu de leur nom, pour autant qu’il l’ait jamais su, et ne dispose que de la photo du jeune homme et de ses parents, connus simplement comme «Maman et Papa». Carlson apprendra en septembre 1946 que «Papa», résistant également, avait été arrêté par les Allemands, mais avait pu retrouver la liberté lors de l’arrivée des troupes alliées à Frasnes le 3 septembre 1944…


«Papa et Maman» et leur fils de 20 ans, marchands de cycles à FRASNES

Dans la soirée, Onésime VANDERCOILDEN (membre du Groupe G, habitant 6 Rue de la Station à Frasnes) vient le chercher dans la voiture empruntée au Docteur Gustave FIEVET de Frasnes et le conduit à 10 km de là à Ellezelles à la ferme des VANDERASPOILDEN, Rue Arbre Saint Pierre. Il y est reçu par Firmin VANDERASPOILDEN, son épouse Laure DUBOIS, membres de la Résistance, et leur fille Denise. La grande ferme, très isolée, était devenue le centre névralgique de la Résistance locale. Charles Carlson y restera quelques semaines, aidant aux travaux de la ferme, ne sortant pas et ne recevant que la visite occasionnelle du Docteur Jean NOVILLE d’Ellezelles venant soigner son pied, de Joseph VAN ZELE, avec lequel il pouvait parler anglais et d’Albert SAILLY (de la Rue Saint-Jacques à Grandmetz (Leuze-en-Hainaut), un jeune résistant, auquel Carlson remet ses plaquettes d’identification.


Laure VANDERASPOILDEN-DUBOIS, Carlson et Firmin VANDERASPOILDEN

Un après-midi, peu après le 1er janvier 1944, Jeanne VANDERCOILDEN, la fille d’Onésime, arrive à vélo à la ferme des VANDERASPOILDEN. On prévient Charles de son arrivée, on lui donne un vélo et Jeanne et Charles pédalent jusqu’au magasin de vélos de Frasnes où Jeanne le quitte précipitamment, le confiant aux propriétaires du magasin qui l’hébergent pour la nuit.

Le lendemain matin, un lundi, une voiture vient le chercher pour le conduire à Wattripont. L’un des deux hommes dans l’automobile est Albert SAILLY, l’autre, au volant, un ami de SAILLY appelé «FRIEVER» (le Docteur FIEVET ?). La voiture s’arrête devant le 76 de la Chaussée de Tournai, la maison de Madame DELMÉE et de ses filles Yvonne et Pauline. Cette dernière n’est pas souvent à la maison, mais un de ses amis apporte à Carlson deux à trois livres en anglais chacune des 3 semaines que Charles passera là. La maison sert de dépôt d’armes et de munitions nécessaires à des actions de sabotage du groupe de Résistance dont fait partie Pauline, y oeuvrant comme courrier. La chaussée étant une artère importante, il y a souvent des alertes à l’approche de véhicules allemands, mais Carlson et la famille DELMÉE ne seront pas inquiétés.

Le 18 janvier dans la soirée, une voiture s’arrête devant la maison et Mme DELMÉE appelle Charles dans le salon où il voit un homme plutôt âgé et une jeune fille aux cheveux teints, Monique. On n’a pas le temps de faire les présentations et Carlson enfile son manteau et son chapeau, prend congé des DELMÉE et s’engouffre dans la voiture. Le chauffeur, le Docteur Marcel DELBRAYERE (19 Rue des Patriotes à Lessines) conduit Carlson et Monique jusqu’au centre de Renaix. La voiture s’en va et Carlson marche avec Monique en direction de la gare. En chemin, Monique (il s’agit d’Henriette HANOTTE, alias Monique) lui explique qu’elle le conduira jusqu’à la frontière franco-belge et lui indique la procédure : marcher derrière elle à quelque distance et l’attendre près de la gare pendant qu’elle va acheter des tickets ; ne pas s’asseoir à côté d’elle dans le compartiment, etc…

Le train de 19h30 pour Tournai a du retard, ils prennent en vitesse une boisson dans un café sans s’adresser la parole, et à 19h00 Monique fait signe à l’aviateur de la suivre vers la gare. Dans le hall, ils attendent chacun de leur côté. Après environ une heure, un moment de panique s’installe lorsque des soldats allemands entrent dans la gare. Un officier discute avec le chef de gare, puis emmène ses soldats vers le quai sans que Carlson ne soit contrôlé. Le train arrive finalement vers 22h00 et Carlson et Monique doivent tout de même s’asseoir l’un à côté de l’autre dans le train vide. Le contrôle des tickets se passe sans problème, Carlson feint de dormir et son ticket, planté dans la bordure de son chapeau, est poinçonné sans problème par le contrôleur qui bavarde ensuite avec Monique.

Le train arrive à Tournai vers 23h30 et à la sortie de la gare, Monique le mène vers l’endroit où ont été placés deux vélos à leur intention. Les deux jeunes gens pédalent pendant environ 8 kilomètres pour arriver à la maison des parents de Monique à Rumes où il peut passer la nuit. Le lendemain matin, Monique fait passer Carlson en France et le confie au douanier Maurice BRICOUT de Bachy. Celui-ci place l’aviateur chez deux sœurs dont la maison se trouvait en bordure du parc qui servait de tampon entre les deux pays (le Bois des Prêtres ?). La bâtisse avait été bombardée lors de l’invasion allemande en 1940 et Carlson est placé dans un grenier dont la toiture n’a pas encore été réparée. Une bonne cachette, note Carlson, tant qu’il ne pleut pas…

Henriette Hanotte (« Monique ») nous a précisé le 31 mai 2013 que les deux sœurs en question étaient en fait Raymonde et Nelly HOËL. Elle nous a appris que leur père étant décédé quelques années avant la guerre et que leur maman l’avait suivi à la fin 1939, les deux orphelines ont été prises en charge pendant longtemps par les parents de Monique et se sont également occupées de Carlson et d’autres aviateurs durant leur séjour chez les HANOTTE à Rumes.

Monique nous a également signalé que lorsqu’elle avait amené Carlson à la maison, sa mère lui avait fait comprendre qu’elle n’aurait pas dû lui confier un homme dans un tel état et qu’elle ne pouvait pas faire passer le médecin chez eux, de peur d’éveiller des soupçons et des questions dans le voisinage. Le médecin en question, Maurice DELBECQ, de Tournai, membre la Résistance – Secteur Chemins de fer, est cependant appelé. Constatant la gravité des blessures au dos de Carlson, le médecin déclare que l’aviateur sera dans l’incapacité de faire de longs déplacements vers le Sud de la France et surtout de réussir le difficile passage des Pyrénées pour rejoindre l’Espagne et qu’il vaudrait mieux le garder caché dans les environs.

Durant les trois semaines passées là, un incident faillit engendrer de graves conséquences pour Carlson. Un matin, au petit déjeuner, voyant que le chat de la maison allait se servir dans son bol, Carlson crie « Halt ! »…ce qui provoque l’inquiétude de ses hôtes qui informent BRICOUT, tous imaginant que l’aviateur pouvait être un agent allemand infiltré. On vérifie son identité avec Londres et BRICOUT lui avouera par la suite que si la réponse avait été négative, il aurait été obligé de le supprimer.

Vers la mi-février une recrudescence de l’activité de l’armée allemande le long de la frontière entraîne le déplacement de Carlson vers Bachy même où, après une marche d’environ 2 km il se retrouve dans la maison de BRICOUT. A noter que dans un rapport établi après le conflit par Albert MATTENS (« Jean-Jacques », passeur international de Comète pour la liaison Paris-Bruxelles depuis l’été 1943 jusqu’à son arrestation le 6 janvier 1944), il confirme que Raymonde HOËL (voir la photo en bas de page) et sa sœur Nelly, habitant une petite ferme située dans la zone neutre de la frontière franco-belge, facilitaient le passage de la zone contrôlée. Cette même zone était traversée par des terres appartenant à Augustin ABRAHAM, qui laissait le libre passage à travers sa propriété. Plus loin dans son rapport, MATTENS signale que Mr ABRAHAM a porté de l’aide à Carlson et Elwell, sans autres précisions.

Arrivant donc chez BRICOUT, Carlson y rencontre un autre aviateur américain, le T/Sgt Charles Elwell, opérateur radio à bord du B-17 « Jimmy Boy II » n° 42-30457 du 94 Bomb Group/331 Bomb Squadron, abattu le 14 octobre 1943 lors d’une mission sur Schweinfurt (rapport d’évasion E&E 1664.) Lors de la visite chez elle du 31 mai 2013 (voir en bas de page), Monique nous a appris qu’elle avait également convoyé Elwell vers la France, chose que nous ignorions. Monique a précisé qu’elle n’a pas noté tous les noms de tous ceux qu’elle a aidé d’une manière ou d’une autre (hébergement, nourriture, papiers, convoyage…), son activité et celle de sa famille dans l’aide aux militaires alliés remontant déjà à l’époque de la « Drôle de Guerre » (3 septembre 1939-10 mai 1940).

Revenons au récit de Carlson. Vers la même période (fin février 1944), de l’autre côté de l’Atlantique, Elizabeth, la fiancée de Carlson, reçoit un mystérieux télégramme venant de France avec le texte « Charlot has a new job and enjoys it very much »… dont la famille comprend que Charles se porte bien et se trouve quelque part en France. Ce seront les seules nouvelles qu’ils recevront à son sujet jusqu’en septembre 1944.

Peu avant le 1er mars, apprenant que les Allemands préparaient des rafles dans Bachy à la recherche d’aviateurs évadés, BRICOUT fait rapidement déménager Carlson et Elwell vers le grenier de l’école locale où ils passent un weekend. Le dimanche soir, ils retournent chez BRICOUT, les Allemands étant partis sans avoir pu rien trouver mais promettant une forte récompense.

Carlson poursuit son récit en disant que durant les semaines qui suivirent, BRICOUT les mena souvent se promener ouvertement dans Bachy, les présentant à tout le monde, se disant certain que personne ne les dénoncerait, ce qui s’est effectivement vérifié. Carlson indique qu’Elwell et lui participent à des actions de sabotage, mais ne précise pas la nature de ces activités. Au début du mois de mai, on annonce aux deux aviateurs que le temps est venu de poursuivre leur route vers l’Espagne. BRICOUT leur a préparé des faux papiers, Carlson y devenant Charles Henri Le Blanc.


Faux papiers confectionnés en France pour Charles Carlson

Il était prévu que Carlson et Elwell voyageraient séparément vers Paris où ils seraient à nouveau réunis avant leur départ pour l’Espagne. Un guide vient d’abord chercher Elwell expliquant qu’ils se déplaceraient en trois étapes et qu’il reviendrait plus tard chercher Carlson. Six jours après la date prévue pour le départ de Carlson, le guide revient avec Elwell indiquant que la maison où ils auraient dû loger à Paris avait été investie par les allemands.

Comme le Débarquement approche, la recrudescence des bombardements rend le réseau ferroviaire impraticable et BRICOUT guide Carlson et Elwell à pied jusqu’à Cysoing où le maire les fait se cacher pendant quelques jours dans le beffroi de l’hôtel de ville. Dans son rapport d’évasion, Carlson ne mentionne que le maire de Camphin-en-Pévèle, à 4 km au nord-est de Cysoing. A toutes fins utiles, signalons que le maire de Cysoing de 1937 à 1947 était Jean-Baptiste HENNO…

Dans son récit, Carlson rapporte qu’Elwell et lui ont alors marché et roulé (à vélo ? en voiture ?) pendant plusieurs jours, séjournant rarement plus d’un jour à l’un ou l’autre endroit. Il signale qu’ils ont passé la dernière nuit avant d’arriver à Billy-Montigny (destination qui leur avait été indiquée par BRICOUT) dans une petite maison à la campagne où ils dorment dans une étable. Le rapport d’Albert MATTENS mentionne que les deux hommes ont été hébergés par les familles TETU et VANDENEECKHOUTTE. Il s’agit de Louis TETU, 48 ans, habitant 15 Rue du Marais à Tressin et de Jean VANDENEECKHOUTTE, agent des postes à Chéreng.

Le lendemain (pas de date), une voiture arrive et on les conduit à Billy-Montigny chez le couple HELLER. Ernst et Joséphine Louise (dite Louise) HELLER, née HOLLESCH, tiennent un magasin-studio de photographie et dans son récit, Carlson indique qu’Elwell et lui sont parmi les premiers aviateurs aidés par le couple et qu’ils passèrent deux nuits dans une pièce à l’étage du magasin à la fin mars (selon la chronologie du même récit, ce devrait être à la fin mai… et un article du Nord Eclair du 17 septembre 1944 mentionné à la fin du récit de Carlson indique que deux premiers aviateurs aidés par les HELLER étaient anglais et que leur arrivée datait de janvier 1944.)

Par ailleurs, selon des éléments figurant dans un dossier officiel de Louise HELLER, reçu le 7 mai 2013 de Margaret, la fille de Carlson, il y a d’autres incohérences de dates. Dans son dossier, soumis aux autorités alliées, Louise HELLER donne les noms des 21 aviateurs aidés par elle, de même que des dates et des noms de personnes de son groupe «Voix du Nord» qui participaient à son action, soit pour l’hébergement, soit pour le ravitaillement ou l’intendance. En regard des noms de Carlson et Elwell, elle indique pour tous les deux :
« Chez CAUDRELIER, Fossé 3, à Méricourt (Lens) de mars à juin 1944 »
« Chez Alfred CARON, cafetier au 2 Rue Emile Zola à Fouquières-lès-Lens, du 8 juillet au 25 août 1944 »

Note : L’avenue de la Fossé 3 à Méricourt se trouve entre Billy-Montigny et Sallaumines, au sud-est de Lens. Louise Heller précise que Carlson et Elwell ont été hébergés chez elle pendant 5 semaines (sans précision de date… mais cela semble devoir être de début juin au 7-8 juillet 1944…) Comme tout cela ne correspond pas exactement au découpage dans le temps repris dans le récit de Carlson, nous prions le lecteur de tenir compte des dates ci-dessus pour la suite.


Joséphine Louise et Ernst Heller

Carlson relate qu’après ce séjour chez les HELLER, Louise conduit Elwell et Carlson en voiture à la maison d’un contremaître des mines à Sallaumines, à 3 km de là (donc vraisemblablement la maison de CAUDRELIER ?…). Le contremaître n’y habite pas, mais bien sa fille et Carlson et Elwell y reçoivent souvent la visite de Louise HELLER. Cette dernière leur rapporte un jour que 15 à 20 wagons de munitions se trouvaient garés sur la voie près de la mine et leur demande leur avis, en informer Londres et risquer la vie des aviateurs et de civils en cas de bombardement allié de la cible, ou ne rien signaler ? Carlson lui dit qu’elle devrait aviser Londres et que c’est aux autorités à décider du risque de victimes civiles. Il s’est avéré que Londres a été informé et Carlson indique dans son rapport que quelques jours plus tard un bombardement de la RAF eut lieu, durant lequel Carlson, Elwell et la jeune fille s’abritèrent un long moment dans la cave. Les archives nous apprennent que ce raid eut lieu le 10 mai, qu’une partie importante de la gare et du matériel ferroviaire furent détruits, mais qu’il entraîna la mort de 70 civils…

Carlson poursuit son récit en indiquant qu’un soir à la fin du mois d’avril, après environ 3 semaines passées dans la maison (ce devrait donc être fin mai), Louise HELLER arrive, visiblement énervée, disant que les deux aviateurs devaient immédiatement quitter Sallaumines. Ils rassemblent rapidement leurs affaires, montent à bord du véhicule qui les attend dehors, tandis que Louise reste un court instant seule avec la jeune fille à l’intérieur, avant de les rejoindre. Selon ce que Carlson apprend et rapporte, il semblerait que la jeune fille était sortie avec des soldats allemands et avait été vue en leur compagnie…

L’obscurité était déjà tombée mais le chauffeur conduisait tous phares éteints. Pendant le trajet, Louise leur explique que le contremaître n’était plus digne de confiance, raison de leur déplacement vers une ville à l’ouest de Billy-Montigny. C’est ainsi qu’ils arrivent à Hénin-Liétard (devenue Hénin-Beaumont en 1971) devant une très grande maison entourée d’un haut mur de briques. Louise descend de voiture, ouvre une lourde porte en métal et le véhicule pénètre dans la cour intérieure. Carlson et Elwell restent dans l’auto pendant que Louise discute avec les propriétaires, pris par surprise, mais qui avaient manifesté auparavant leur accord d’aider des aviateurs. Ils sont introduits dans la maison et présentés à la propriétaire, dont ils ne connaîtront jamais le nom. Bien que huit soldats allemands et un officier occupent le deuxième étage, il est préférable que les deux aviateurs prennent le risque de loger ici avant qu’une autre cachette leur soit trouvée.

La dame leur apprend que plus d’une centaine d’allemands occupent une école de l’autre côté de la rue, et, pour éviter toute rencontre avec les soldats dans l’escalier, elle les fait dormir dans le salon au rez-de-chaussée de sa maison. Ils logent là durant sept jours et Louise HELLER vient les chercher la veille du retour de l’officier devant rentrer de congé le lendemain. Comme elle ne leur a trouvé aucune autre planque, elle les ramène chez elle où ils logent à nouveau à l’étage du studio.

Dans son récit, Carlson indique que durant « les 3 dernières semaines de mai », Elwell et lui rencontrent quelques-uns des aviateurs aidés par les HELLER et placés par eux à différents endroits. Il relate également son expédition « au début mai » chez un dentiste pour un problème de plombage abîmé lors de son atterrissage en octobre et qui lui faisait de plus en plus mal. Malgré sa crainte de voir un dentiste reconnaître la façon (américaine) de pratiquer les plombages – son frère Harold, dentiste ayant plombé une autre dent – Louise le convainc de se faire soigner et elle s’arrange pour le faire conduire chez le dentiste par un jeune garçon de 12 ans. La mauvaise dent est extraite et tout se passe finalement bien, malgré que Carlson ait cru percevoir un intérêt assez grand du dentiste pour ce plombage particulier.

Selon le récit de Carlson, «en début juin» (ce devrait être le 8 juillet…), Elwell et lui sont déplacés et vont loger chez Mr Alfred CARON, cafetier-restaurateur (au 2 Rue Emile Zola) à Fouquières-lès-Lens, un peu au nord de Billy-Montigny. Là, ils sont cachés dans une réserve à légumes derrière la cuisine. Comme le Débarquement a eu lieu entretemps, il est jugé préférable de ne plus les faire voyager et d’attendre l’arrivée des Alliés.

Le récit de Carlson saute alors au 3 septembre 1944, où les HELLER réunirent les 16 derniers aviateurs qu’ils avaient aidés pour un repas chez eux, la réunion étant immortalisée dans une photo, prise par Ernst Heller et que nous reproduisons ci-dessous. Carlson et Elwell assistent chez CARON au départ en désordre des troupes allemandes dans l’après-midi du 4 septembre, quelques heures avant l’arrivée du premier tank d’une Division blindée britannique. Un tankiste frappe à la porte du café vers 21h30 ce soir-là et il est convenu qu’un camion viendra les chercher au matin. Le lendemain le camion arrive, les conduit au QG de l’unité, d’où ils seront menés vers une unité américaine. Après deux jours d’interrogatoire, ils sont conduits à Paris où ils logent à l’Hôtel Meurice. Charles Carlson est interrogé par le 2nd Lt Robert Bacon du IS-9 le 6 septembre 1944 et est à nouveau interviewé le lendemain à son retour en Angleterre.

Dans son récit, Carlson mentionne que le mardi 12 septembre, il reçut l’ordre de rejoindre son unité – le 96th Bomb Group, mais qu’il avait encore le temps d’un peu profiter de la liberté et se promener dans le quartier des théâtres londoniens. Alors qu’il se balade tranquillement, il entend une voix derrière lui qui lance "Charlot !". C’était Monique (Henriette HANOTTE), et en uniforme…Elle l’emmène au QG des Forces belges à Londres et ils assistent ensemble le soir à une représentation de pièces d’opéra, dont "La Bohême" au Princes Theatre.Lors de la visite chez elle le 31 mai 2013, Monique nous a précisé que la rencontre en question a eu lieu à Piccadilly Circus et que Carlson a oublié de mentionner qu’il s’y promenait en compagnie de Charles Elwell à cette occasion et qu’elle-même se trouvait avec "Michou" (Aline DUMONT) également rentrée en Angleterre…

Charles Carlson rentre par bateau aux Etats-Unis où il arrive le 4 octobre. Il terminera la guerre comme instructeur de bombardiers sur B-29 et servira également en Corée dans l'Air Force en 1952-53. Les époux HELLER rendirent visite à Charles et Elizabeth et leurs enfants Margaret, Elizabeth Ann et James, ainsi qu’aux parents de Charles, dans le Minnesota en 1961.

Le rapport E&E 1665 de Carlson donne seulement les noms suivants de personnes qui l’ont aidé (quelques détails ont été ajoutés par nos soins) :

En Belgique:
* Henri CNUDDE, 70 Rue du Colâ, Stambruges
* Firmin VANDERASPOILDEN, 36 Rue Arbre Saint Pierre, Ellezelles
[Firmin VANDERASPOILDEN sera tué dans les combats de la libération à Wodecq le 5 septembre 1944 – voir à http://www.ellezelles.com/cher/combat-wodecq.html]
* Yvonne DELMEE, 76, Chaussée de Tournai, Wattripont
[A propos de l’absence des noms de Monique HANOTTE et de ses parents, de même que de ceux des sœurs HOËL, Margaret Fricke, la fille aînée de Carlson, nous a appris le 31 mai 2013 que son père, prenant connaissance de son rapport, classé SECRET et déclassifié peu avant son décès, était déçu et un peu en colère à l’égard des autorités militaires américaines suite à cette omission, impardonnable à ses yeux, alors qu’il avait bien communiqué tous les noms.]

En France:
* Le douanier Maurice BRICOUT, Bachy (Nord)
* le facteur "CHERRING" (il doit s’agir à notre avis de Jean VANDENEECKHOUTTE, 38 ans, agent des postes à Chéreng.)
* "mayor CAMPHIN" = le maire de Camphin-en-Pévèle, qui à l’époque était Victor Desprez-Potié (1887-1954). [selon le rapport d’Albert MATTENS ("Jean-Jacques"), le nom du maire de Camphin était DEWAUVRIN…]
* "Pas-de-Calais - Billy MONTIGNY - Mr et Mme Ernst HELLER"
Le n° 37 de "Billy-Infos", le bulletin d’informations municipales de Billy-Montigny, du 12 septembre 2008 ((http://www.billymontigny.fr/IMG/pdf/BILLYINFOS_37-2.pdf) mentionne l'action des HELLER dans la Résistance. Ernst Heller, né à Budapest, Hongrie, en 1898 et son épouse Joséphine Louise, dite "Louise", née en Autriche en 1907, vont cacher des aviateurs à partir du début 1944. Ils seront au nombre de 21 au total, seize évadés se trouvant chez eux lors de la libération du village le 2 septembre 1944 par une unité blindée canadienne.

Une photo à http://www.awm.gov.au/collection/P03475.001 montre Louise Heller entourée de seize des 21 hommes aidés par le couple :


Billy-Montigny, France. Group portrait of jubilant liberated allied airmen who had been
in hiding after being shot down or crashing in France and Madame (Mme) Louise Heller,
a member of the French Resistance group La Voix du Nord (Voice of the North).
Identified is Flying Officer (FO) Arnold Morrison RAAF, sole survivor of a crashed aircraft
(front row, second from right) and 427302 FO John Anglin Cullity RAAF (front row, right).
Mme Heller, an Austrian national, and her husband Ernest ran a photographic studio
and she was a billeting officer for La Voix du Nord. All those pictured were her 'clients'.
The men, all in civilian clothing, were members of the RAF, RAAF, RCAF and USAAF
who were in hiding in the vicinity of Lens at the time of liberation.

Margaret, la fille de Charles Carlson, nous a confirmé le 2 mars 2013 que son père se trouve à l’extrême gauche dans la rangée de devant tenant le chien des HELLER dans ses bras. Elle nous a fait parvenir par la suite un fascicule rédigé par Anne Jacobson Robertson au départ des souvenirs que lui a confié Charles Carlson et publié à titre privé par James Carlson (fils de Charles) en 1996 : The Road Home – The story of bombardier Charles V. Carlson’s 11 months behind enemy lines with the Belgian and French underground during World War II . La photo ci-dessus, prise par Ernest HELLER, y figure et précise que William DuBose est assis à côté de Charles et que Charles Elwell est à l’extrême droite dans la rangée du haut. Le 2nd Lt William Clifford DuBose Jr (1924-2005) était pilote du P-38J Lightning n° 43-28724 du 55 Fighter Group/38 Fighter Squadron, abattu le 17 Juin 1944 – Rapport d’évasion E&E 1634.

Louise Heller décède en 1988, Ernst la suivra en 1990. Une stèle à leur mémoire a été érigée dans le village à l’initiative du Dr Barry McKeon et de son épouse, des Australiens qui s’occupèrent d’honorer les dernières volontés des Heller, sans succession, et qui avaient vécu les dernières années de leur vie en Australie.


Charles Carlson repose au Summit Cemetery à Morris, Minnesota. Merci à sa famille de nous avoir permis de compléter sa page grâce aux diverses informations et photos transmises.


Monique et Margaret à Bachy devant le panneau consacré à Henriette et sa famille et où figurait la photo de 1943
avec son père devant la maison des Hanotte à Rumes. (Cliché transmis par Margaret Fricke)

Beth Fricke, la petite-fille de Carlson, est passée en Belgique en 1995 pour revoir la fille et les petits-enfants de Firmin et Laure VANDERASPOILDEN. Il était prévu que Charles et son épouse Elizabeth seraient du voyage, mais celle-ci étant tombée malade, cette rencontre ne s’est jamais réalisée et Charles Carlson qui en avait l’intention, n’a ainsi jamais eu la joie d'également revoir "Monique" depuis la guerre. Sa fille Margaret Fricke avait projeté de passer en France et en Belgique en septembre 2001, mais les événements du 11 septembre ont fait qu’elle est restée bloquée à l’aéroport de Newark, près de New York, ce jour-là et a dû annuler son voyage, vu les restrictions de mouvements par avion entraînées par la crainte de nouveaux attentats terroristes.

Profitant d’un déplacement en Irlande, Margaret a pu faire un rapide voyage d’un jour le 31 mai 2013 pour avoir finalement le bonheur, partagé, de faire la connaissance de Henriette HANOTTE à son domicile. La rencontre fut particulièrement émouvante et "Monique" et Margaret ont pu échanger des souvenirs, des photos et de bons moments, malheureusement trop courts. Voici quelques clichés pris à l’occasion de cette rencontre.



Le 9 mai 2015, à l’occasion d’une cérémonie d’hommage à Henriette Hanotte ("Monique"), Margaret Fricke est revenue spécialement des Etats-Unis pour la rencontrer à nouveau.


Monique et Margaret à Bachy devant le panneau consacré à Henriette et sa famille et où figurait la photo de 1943
avec son père devant la maison des Hanotte à Rumes. (Cliché transmis par Margaret Fricke)


Photo de groupe de familles d’évadés aidés par Monique,
à l’avant-plan à côté de Margaret Fricke, qui nous a envoyé ce cliché.

Voir les détails concernant cette cérémonie sur la page d’Henriette Hanotte.


(c) Philippe Connart, Michel Dricot, Edouard Renière, Victor Schutters