Personne cachée jusqu'à la libération

Dernière mise à jour le 13 janvier 2017.

Charles R. WARREN / 17060226
545 Lowell Avenue, Kansas City, Kansas, USA
Né le 1er août 1923 dans le Kansas / En vie en 2017
S/Sgt, USAAF 95 Bomber Group 335 Bomber Squadron, mitrailleur arrière
Atterri à Court-St-Etienne, Brabant wallon, Belgique.
Boeing B-17G-BO Flying Fortress, n° série 42-37756, OE-O, "Roarin' Bill", abattu le 24 janvier 1944 par la Flak lors d'une mission sur Eschweiler/Frankfurt.
Écrasé près de Glabais, Brabant wallon, Belgique.
Durée : 8 ½ mois
Maquis de Falemprise

Informations complémentaires :

Rapport de perte d'équipage MACR 2259. Rapport d'évasion E&E 1886 disponible en ligne.

Le temps sur le Continent est exécrable et les bombardiers qui avaient déjà décollé pour cette mission 191 sont rappelés à leur base en milieu de matinée. Une cinquantaine d’appareils, dont le "Roarin’ Bill", qui avait décollé de la base de Horham vers 08h00 heure anglaise, se trouvaient déjà à hauteur de la frontière allemande et il est décidé de tenter de trouver des cibles secondaires. Le "Roarin’ Bill" sera l’un des 2 appareils du 95 Bomber Group qui auront été abattus lors de cette mission.

Le pilote, 2nd Lt Charles H. Mowers, sera le seul tué, quatre autres membres de son équipage étant fait prisonniers presqu’immédiatement : le copilote 2nd Lt Gerald E. Roderick, l’opérateur radio T/Sgt Carlton H. Griffin, le mitrailleur ventral S/Sgt Ceber M. Creech et le mitrailleur gauche S/Sgt Frank A. Bialas.

Outre Charles Warren, quatre autres hommes parviendront à s’évader : Howard Gebert, Andrew Torok, David O’Boyle et Gerald Dechambre.

Warren, dont c’est la 6ème mission, ne peut tirer sur les chasseurs qui mettent à mal l'appareil à cause de l'angle fait par la carlingue, les moteurs droits étant éteints. Il n’a pas le temps de prendre son kit d’évasion et il est le premier à sauter de l'appareil et le seul qui passe par la trappe de droite, côté où attaquent les chasseurs. Il saute à 6500 m et vers 1.500 m, un des chasseurs vient le mitrailler.

Ce qui suit a été rédigé sur base de divers éléments : le rapport de Warren (qui ne mentionne pas tous les noms ni les dates), ce qui figure dans des rapports d’activité de Résistants et d’autres informations que nous avons tenté de recouper au mieux.

Warren flotte au-dessus de Court-Saint-Etienne. Il se rend compte qu'une foule de 150 personnes le regarde. Il craint d'atterrir sur le toit d'un immeuble de plusieurs étages, mais il atterrit dans un champ derrière la villa Demolder. Il pend la tête en bas dans un arbre.

Une fille de 13-14 ans, la fille du bourgmestre DEMOLDER, l'aide à s'extraire de son harnais. Elle sera dénoncée plus tard et passera trois jours à la Prison de Saint-Gilles pour l'avoir aidé.

La foule l'entoure et une autre fille, "Jossé" (Joséphine ?) le prend par la main et l'éloigne de la foule. Allant au Sud, ils grimpent une pâture en pente au pas de course, et en chemin, ils rencontrent deux hommes, un fermier et le gardien du cimetière en uniforme. En atterrissant, Warren a interrompu l'enterrement de la mère de Léon et Frédéric Gérard auquel la foule assistait. Warren et la fille continuent à courir jusqu'à un carrefour, d'où l'on voit le cimetière. Devant celui-ci, une ferme entourée d'un mur de 2 mètres.

Sur ce mur, une femme, Armande HERTEMANTS-FAUCONNIER, leur fait signe de venir. Charles pousse la fille par dessus le mur et la suit en un bond. Armande FAUCONNIER le conduit à la maison au 16 Rue De Falque à Court-Saint-Etienne et il la suit à l'arrière, dans la cuisine où brûle une étuve. Ses deux assistantes le débarrassent de son uniforme (elles prennent aussi ses disques d'identité) et Warren reçoit des habits d'Albert, le mari d'Armande. Pendant qu'il s'habille, son uniforme et les preuves de son existence sont brûlés. Tous les habits qu’il a reçus sont environ 8 cm trop courts pour lui, et les souliers sont trop serrants. Un baiser et un geste d'adieu, et il est poussé dans la rue.

Warren part vers l'Ouest et atteint le sommet d'une colline en s'éloignant de la ville. Ses souliers trop petits l'empêchent de réellement progresser. Il voit alors l'église à 400 mètres et, décidant de s'y reposer, il entre et s'assied, pensant se cacher plus tard dans les arbres par derrière.

A ce moment, entre Gustave LEPOINT, qui lui demande s'il a vu l'aviateur. Lorsque Warren admet qu'il est cet aviateur, LEPOINT lui fait signe de le suivre et Warren court 200 mètres jusqu'à un camion à plateau, chargé de huit rouleaux de papier. LEPOINT y cache Warren, le recouvre de déchets de papier, jette une bâche sur la cargaison et le camion à gazogène démarre. Il est immédiatement arrêté à un passage-à-niveau. Warren entend la sonnerie. Un train plein d'Allemands est arrêté et les soldats en descendent pour fouiller la ville. Warren entend les fusils et les baïonnettes qui fouillent le papier. LEPOINT proteste qu'il est déjà en retard et le camion repart vers Bruxelles. Toutes les 20 minutes, LEPOINT recharge sa chaudière de charbon. Pour la petite histoire, signalons que le rapport E&E de Warren indique qu’au départ, le chauffeur du camion (qu’il ne nomme pas) avait d’abord refusé de le prendre dans son véhicule et n’avait changé d’attitude que lorsque Warren lui donna sa montre-bracelet…

Ils n'arrivent à Bruxelles qu'à 5 heures du soir le 24 janvier, et comme Warren a froid, il peut alors venir dans la cabine et s'occuper du charbon. Ils arrivent au 99 Chaussée de Ninove à Molenbeek. C'est la Brasserie du Lancier, un café où LEPOINT a un appartement à l'étage, où il laisse Warren avec sa femme pour poursuivre ses livraisons. Warren passe ainsi la nuit chez Auguste et Madeleine LEPOINT. Dans son rapport, Warren indique que cette première nuit, il a dormi chez la propriétaire d’un café, environ 27 ans, blonde avec une mèche noire au milieu, mère d’un enfant de 5 ans et qui lui dit qu’elle travaillait depuis 7 ans pour les services de renseignements anglais et américains (Selon l’Almanach de Bruxelles pour 1939, ce café était tenu par un ou une Ch. De Clercq…) Ne sachant quoi faire de lui, les LEPOINT le laissent la journée dans un bar. Il y reçoit de la monnaie et consomme tranquillement en lisant, des Allemands entrant et sortant sans rien apercevoir. On lui donne un béret pour cacher les cheveux brûlés lors de son saut d'avion. La tenancière du bar vient cependant une fois retourner le livre qu'il tient à l'envers. Un jour, LEPOINT le mène en tram dans un magasin pour des photos d'identité. Il dort les 24 et 25 janvier chez LEPOINT, les 26 et 27 "à la taverne". Le rapport de Warren mentionne sans préciser la date (ce doit être le 28 janvier) qu’après son séjour au café il a été mené à la maison de HENRY où il a reçu des faux papiers ne portant aucun cachet. Il ajoute que JEAN-PIERRE, un homme qui habitait l’étage au-dessous a (avait ?) été tué par la Gestapo…

Warren va ensuite dormir chez une infirmière les 28, 29 et 30 janvier, 7 pâtés de maisons plus loin. Son rapport précise que le père de cette infirmière avait été un "English captain" pendant la guerre 1914-1918 et qu’elle aussi avait travaillé dans le renseignement pour les Alliés. Il passe la nuit du 31 au 1er février dans une petite pièce sur les toits d'un immeuble. Il doit monter 4 ou 5 étages, sortir par une fenêtre et ramper sur les tuiles pour atteindre son "palace".

L'infirmière qui l'a logé au 25 Rue des Foulons à Bruxelles est Eugénie BEAUJEAN. Elle avait été recrutée par Antoine d'URSEL sur recommandation du Père VAN OOSTAYEN et allait servir de guide international pour Fernando RADELET sous le pseudo de Luce Dumortier, juste avant son arrestation en juin 43. En janvier 44, elle s'occupe de transport d'armes et d'explosifs avec le groupe G.

Le 2 février, on lui donne son permis de travail à la taverne. Warren voit chaque jour deux ou trois "bandits" qui transportent des "objets de marché noir". Ces hommes sont armés de pistolets et revolvers. Ce sont eux qui le guident à la gare du Midi et le font suivre une personne jusque Charleroi : Emile PÉCRIAUX (le "Frère Materne", du 15 Rue des Invalides à Walcourt), membre de l'Armée Secrète. Ils y prennent une correspondance pour Boussu-lez-Walcourt. Son rapport dit qu’il va alors à Beaumont où il loge quatre jours chez une dame de 38 ans, veuve de médecin et ses deux filles d’environ 16 et 19 ans ( Marthe VAUTHIER ?)… Il se rend ensuite chez Désiré CROËN, chef de la Résistance locale, chez qui il rencontre Henry Alan Lucas, RAF abattu le 18 novembre.

Warren loge une nuit chez Désiré CROËN et son épouse Jeanne HUART, dont la fille, Marcella, est mariée à Camille Stavaux. La seconde nuit, ils le conduisent dans un bois (le maquis C60 de l'AS à Falemprise / Silenrieux) où se trouvent déjà 15 ou 16 hommes (le rapport de Warren parle de 11 : 2 Anglais, 2 Américains, 2 canadiens, 1 Polonais, 2 Slovaques et 2 Belges…)


Le groupe d'évadés à Walcourt. De gauche à droite : ?, Henry Lucas, Charles Warren, Joe Healey, ?, ?

Ils dorment un mois dans des lits superposés dans une cabane faite de ballots de paille avec une plaque de verre comme toiture. Une fois par semaine, ils reçoivent un sac de pommes de terre, leur seule nourriture. Dans cet abri, outre Warren, vivent aussi Henry Lucas cité plus haut, Joseph Healey, Norman Michie et Wilfried L. Renner de la RCAF (bombardier, seul survivant du crash du Halifax JD463 tombé le 4 octobre 1943 - évadé - caché jusqu’à la Libération - SPG 3323/2435 - Voir à http://www.hangarflying.be/fr/node/122 ). Il y a aussi le Russe Serge Pouchkarev, et deux Yougoslaves : Raymond Ademovitch et Félix Azizovitch, des Musulmans bosniaques (prisonniers évadés du camp de Douai et qui travaillaient dans les mines de charbon locales). Se trouvent là également Douglas Roraback, Elmer Gilcrease, Charles Higgins, tous des Américains et l’Anglais Vincent Horn. Comme on craint une descente des Allemands, le groupe est séparé. Horn, Gilcrease et Higgins partent vers la Suisse via la France. Charles Warren reverra Higgins en Ecosse en novembre 44.

Warren, dont le rapport ne mentionne plus Lucas par après, restera cependant avec lui dans plusieurs refuges. La nuit du 8 février 44, des résistants tuent trois "vieux" gardes allemands qui surveillent la carcasse du B-17 42-39795 "Women's Home Companion" près de Cerfontaine. Des représailles s'ensuivent et ils sont déplacés à Fairoul (un peu à l’ouest de Walcourt), par Émile PECRIAUX (du 9 Rue Verte à Havay-Quévy). Le rapport de Warren dit que c’est avec l’autre Anglais qu’il a été guidé vers Fairoul et qu’ils y sont restés 1 mois, logeant chez un prêtre, environ 60 ans, qui avait servi au Congo Belge, "Ralph" Raphaël EVRARD, (curé de Fraire-Fairoul de février 1939 à août 1945). Warren ira voler du charbon à la gare pour son église, Lucas étant nettement moins téméraire ne l'accompagne pas. Warren grimpe dans les tenders et remplit des sacs pendant que les trains ralentissent à Fairoul. Maria DARDENNE est leur cuisinière. Lucas et Warren logent à l'étage chez le curé (et peuvent voir l'aérodrome de Florennes de leur chambre), Wilfried Renner et Norman Michie sont dans une ferme proche. Renner et Maria DARDENNE viennent parfois leur rendre visite chez le curé dans la soirée.

Après 3 jours chez Désiré CROËN, un Résistant de son groupe, Walter NEUVILLE et sa sœur Elisabeth, de Boussu-Walcourt, conduisent Warren et Lucas à Boussu-Walcourt, chez Marie DEPRIS à la Rue du Crochet. Ils dorment deux jours par terre chez elle avant d'aller à Fontenelle, à quelques kilomètres au nord, où ils logent à deux dans le grenier de la ferme d’Arthur CONSTANT et son épouse Julie DAVISTER, la grand-mère Edith BODSON et de sa fille Maria, 14 ans (qui épousera Marcel Ghesquière après la guerre). Le rapport de Warren précise qu’ils sont restés chez les CONSTANT pendant 63 jours.

Le rapport de Warren indique que le 24 mai, le chef de l’organisation arriva venant de Namur afin de vérifier leurs identités. Il leur dit qu’un avion viendrait les prendre et déclare qu’ils peuvent entretemps poursuivre leurs activités d’aide aux maquisards (nettoyage d’armes, garde de ponts durant les actions, aide au ramassage des armes et marchandises parachutées à la résistance.)

Trois parachutages eurent lieu dans la plaine de Falemprise adjacente : 9 tonnes de matériel y sont récupérées. Michie, Renner, Healey, Lucas, Warren, Azizovitch, Ademovitch et Pouchkarev y participent.

Le 3 septembre, des troupes américaines de l’US 7th Army (le 83rd Armored Reconnaissance Battalion de la 3rd Armored Division) arrivent à Boussu. Warren et les autres sont avisés par un capitaine français qu’ils doivent attendre l’arrivée du chef de la Résistance locale. Le 7, le beau-fils de ce chef arrive à Beaumont à moto. Warren termine son rapport en mentionnant le Signal Corps (unité de l’US Army chargée des communications) ; un contact avec un colonel Back ; un transport de Warren (avec d’autres évadés récupérés) et des prisonniers allemands vers le sud de Paris. De là, un transfert en camion vers un aérodrome de Paris, d’où il s’envole pour l’Angleterre le 10, pour être interrogé par le MI-X le lendemain 11 septembre 1944.

Charles Warren se rengage le 28 décembre 1945 à Fort Leavenworth, Kansas, comme T/Sgt dans l'Air Corps et reviendra en Europe, pour retrouver ses helpers.

Ian Darling, un auteur canadien, raconte les souvenirs de Charles Warren dans un chapitre de son livre "Heroes in the Sky" (publié en octobre 2016 par Sterling Publishing, New York - http://www.barnesandnoble.com/w/heroes-in-the-skies-ian-darling/1123315507?ean=9781454917496). La photo ci-dessous le montre lors d’une séance de signature à Dayton, Ohio le 5 novembre 2016. Ian est debout derrière Charles Warren, assis à gauche, en compagnie d’un autre vétéran américain, Frank W. Buschmeier (mitrailleur à bord du B-17 42-31537 abattu le 29 juillet 1944, écrasé près de Merseburg, Allemagne - fait prisonnier, interné au Stalag Luft 4.)


(photo via Ian Darling)

Merci à Ian Darling pour nous avoir transmis la photo de Warren en uniforme, prise à Londres en 1943, et qu’il a obtenue de Charles Warren en ce début 2017.


(c) Philippe Connart, Michel Dricot, Edouard Renière, Victor Schutters